L’été est propice à se poser, que ce soit dans son jardin, sur une plage, ou simplement dans son lit, pourquoi pas avec un livre en main. Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas parler de vidéo, de matériel ou d’applications, mais bien de livres. Pas de n’importe quels livres : on va rester dans le sujet et garder le cinéma en toile de fond.
Si habituellement, mes lectures se cantonnent à la fiction, il m’arrive de faire quelques incartades, en particulier si c’est pour découvrir les coulisses du cinéma ou le travail de grands réalisateurs. Dans le genre, j’ai un mètre-étalon, une recommandation universelle : lire l’incroyable échange entre Truffaut et Hitchcock dans le bien nommé « Hitchcock/Truffaut« . Il y a quelques dizaines d’années, j’avais aussi eu beaucoup de plaisir à lire « Un demi-siècle à Hollywood: Mémoires d’un cinéaste », écrit par le célèbre réalisateur américain Raoul Walsch, et qui traitait autant du cinéma muet que des films d’Errol Flynn.
Et cette année, sans aucune raison particulière, je me suis retrouvé à lire plusieurs livres sur le cinéma. Pas des ouvrages sur la technique ou sur la théorie, mais des livres inspirants que je recommande à tout passionné ou à toute personne qui rêverait un jour de s’essayer au cinéma.
My First Movie: Twenty Celebrated Directors Talk about Their First Film, écrit par Stephen Lowenstein
Comme l’indique le titre, il s’agit d’un ouvrage dans lequel l’auteur rencontre vingt réalisateurs et les fait revenir sur leur première expérience en tant que réalisateur. Les profils sont divers et variés (même s’il y a quand même une majorité d’hommes blancs et une surreprésentation de réalisateurs anglais) et leurs témoignages illustrent bien les difficultés du métier.
Je reproduis la liste complète des réalisateurs regroupés dans l’ouvrage, parce que je ne l’ai trouvé nulle part ailleurs sur le net :
- Joel and Ethan Coen : Blood Simple
- Tom DiCillo : Johnny Suede
- Allison Anders : Gas Food Lodging
- Kevin Smith : Clerks
- Stephen Frears : Gumshoe
- Ken Loach : Poor Cow
- Mike Leigh : Bleak Moments
- Bertrand Tavernier : The Watchmaker of Saint-Paul
- Barry Levinson : Diner
- Oliver Stone : Salvador
- Neil Jordan : Angel
- Anthony Minghella : Truly, Madly, Deeply
- Mira Nair : Salaam Bombay!
- Mike Figgis : Stormy Monday
- Pedro Almodóvar : Pepi, Luci, Bom
- Steve Buscemi : Trees Lounge
- Gary Oldman : Nil by Mouth
- Ang Lee : Pushing Hands
- P. J. Hogan : Muriel’s Wedding
- James Mangold : Heavy
Je me rends compte en les listant que je n’ai vu aucun de ces premiers films, mais ça m’a donné envie d’y remédier.
Comme dans tout livre choral, il y a des interviews plus intéressantes que d’autres. Les expériences de Stephen Frears, Ken Loach et Mike Leigh sont beaucoup trop similaires. Et même si j’ai beaucoup de sympathie pour eux, j’ai trouvé les interventions de Steve Buscemi et de Gary Oldman moins éclairantes – même si on apprend pour ce dernier qu’il a eu beaucoup de mal à financer son film, au point qu’il ne l’aurait sans doute pas fait sans l’intervention de Luc Besson. C’est d’ailleurs pour le remercier qu’il a accepté de jouer dans le 5e Élément.
C’est ce type d’anecdote qui rend la lecture particulièrement intéressante. J’ai été amusé de découvrir que Sam Raimi (Evil Dead) était copain avec les frères Coen, allant jusqu’à leur donner quelques tuyaux pour financer leur film. Sam Raimi avait financé Evil Dead grâce à un ancêtre du financement participatif (il se rendait chez des particuliers (des dentistes par exemple) pour leur montrer une fausse bande-annonce qu’il avait bricolé et leur demandait d’investir dans son film). Il a ainsi rassemblé un budget de 90 000 dollars. Les frères Coen ont suivi son exemple, mais eux avaient besoin de 750 000 dollars (qu’ils ont réussi à réunir, après plus d’un an et demi de porte-à-porte). La plupart des personnes qu’ils ont rencontrées étaient des petits entrepreneurs de Minneapolis. Ces rencontres leur ont donné une autre idée de film, qui allait devenir Fargo.
Par contre, on a l’impression que la réalisation n’a pas du tout été un problème pour eux alors qu’ils n’avaient aucune expérience. J’ai un peu de mal à le croire, mais l’interview ne creuse pas la question, laissant une part de magie à un sujet qu’elle entend démystifier. Dommage. Pour moi, le témoignage de Tom DiCillo est bien plus fort, puisqu’il explore sans fard ses doutes, ses regrets, explique bien que chaque film est un combat et que le résultat n’est pas toujours satisfaisant. Peut-être que ça me parle plus que d’autres versions plus idéalisées.
My First Movie: Take Two: Ten Celebrated Directors Talk About Their First Film
« Suite » du premier livre, toujours écrit par Stephen Lowenstein, avec un concept identique. La différence majeure est que l’ouvrage rassemble des auteurs plus « modernes » (et aux origines peut-être plus variées) : Richard Linklater, Richard Kelly, Alejandro González Iñárritu, Takeshi Kitano, Shekhar Kapur, Émir Kusturica, Agnès Jaoui, Lukas Moodysson, Terry Gilliam, et Sam Mendes.
Des réalisateurs avec lesquels j’ai beaucoup d’affinités, mais dont les témoignages m’ont finalement moins passionné. Celui de Richard Kelly est très drôle, parce qu’incroyablement prétentieux, en plus de s’interrompre en plein milieu (il n’a jamais plus répondu à l’auteur). Celui de Richard Linklater est inspirant, celui de Terry Gilliam possède son franc-parler habituel… mais l’ensemble reste à mon avis plus faible.
Hits, Flops, and Other Illusions: My Fortysomething Years in Hollywood, par Edward Zwick
D’Edward Zwick, j’ai vu Le Dernier Samouraï, Blood Diamond, Love and others Drugs et Jack Reacher: Never Go Back. Ce n’est donc a priori pas le réalisateur dont j’aurais choisi de lire la biographie. Il était pour moi plus un faiseur qu’un auteur et ses films, bien qu’efficaces, n’étaient jamais de ceux que je retenais.
Mais j’avais oublié qu’il avait également réalisé Glory ou Légendes d’Automne. J’ignorais complètement qu’il avait développé et failli réaliser Shakespeare In Love (avec Julia Roberts !) avant que le projet ne tombe à l’eau et qu’Harvey Weinstein l’empêche de le réaliser. Loin d’être un second couteau, il a eu une carrière riche et foisonnante, et si j’ai toujours des réserves sur ses qualités de réalisateur (il faut que je vois ses autres films), je dois reconnaître qu’il est un remarquable conteur.
Son livre est un véritable page-turner, où les anecdotes s’enchaînent les unes après les autres. Ce qui m’a convaincu de lire ce livre, c’est un extrait dans lequel il revenait sur Légendes d’Automne et où il racontait la production compliquée du film, de la rencontre avec Tom Cruise pour le casting aux doutes de Brad Pitt sur le tournage, en passant par les problèmes de budget. Il offre pour chacun de ses films une plongée en immersion dans les rouages du système Hollywoodien et il manie assez peu la langue de bois, ce qui en fait une lecture passionnante.
Je me suis rendu compte que, contrairement à mon assertion initiale, lui se voit comme un auteur, est influencé par les cinéastes européens ou asiatiques, cherche à traiter de vrais sujets de société… Il mentionne à un moment que, pour lui, un film ne doit pas forcément être un plaidoyer mais qu’il est réussi si, à travers le divertissement, il arrive à faire passer un message ou parler d’un sujet important, sans que le spectateur ne s’en rende compte. Du faible échantillon que j’ai de sa filmographie, je dois avouer que je ne m’étais pas rendu compte que c’était son objectif. Je le redis : il faut que je voie ses autres films.
À 70 ans passé, il est en tout cas très lucide sur la manière dont la machine hollywoodienne a changé et sur le fait qu’il n’aurait plus la possibilité d’avoir la même carrière aujourd’hui. Bien sûr, il pourrait réaliser un film Marvel. Mais est-ce qu’il aurait envie de passer plusieurs mois loin de chez lui, à travailler 14 heures par jour, sept jours sur sept, pour un film qui ne le prendrait pas aux tripes ? C’est avec ce genre de question que le bonhomme m’est rapidement devenu sympathique.
Alors ce n’est pas avec ce genre de livre que vous allez apprendre à faire un film, à en écrire le scénario ou à le mettre en scène. Tout juste pourriez-vous en tirer quelques conseils sur les relations interpersonnelles sur un plateau, sur la direction d’acteurs ou vous sentir moins seuls face à des producteurs. Ce que ces récits illustrent avant tout, c’est la difficulté de mettre un film sur pied et le fait qu’arriver à le sortir est déjà en soi un succès. L’attitude de Tom Cruise sur le tournage de The Last Samouraï en est le meilleur exemple : chaque jour, il semble se réjouir d’avoir la chance de pouvoir faire un film.
Malheureusement, aucun de ces livres n’est disponible en français (et je doute qu’ils le soient un jour), ce qui en limite donc la lecture aux anglophones avertis. Mais si vous avez un minimum de bagage en anglais et, encore une fois, une vraie passion pour le cinéma, je ne saurais assez vous recommander de vous intéresser à ces livres.




